Otriris

Otriris, c’est la petite sœur d’osiris, la dernière, la petite folle. L’excentrique.
C’est celle qui s’amuse à attacher des fils de couleurs à la queue du chat.

Quand il secoue sa queue dans tous les sens pour mieux les attaquer, joueur insensé, ou s’en débarrasser, bougon ainsi qu’un chat sait l’être, et qu’il fait virevolter tous ces fils, ça la fait rire. Ça la fait voyager.

Alors parfois pendant le temps du voyage, elle ferme les yeux. Et, pour ces instants au moins elle regarde le monde en face. Du moins elle regarde que sous un seul angle à la fois. C’est bien. Ça change.

Otriris est comme sa plus grande soeur, Isis, d’une beauté incroyable, une beauté entière, supérieure à l’idée en soi de la beauté platonicienne. Elle est drôle et tendre et pleine de ressources.
Elle a pourtant été « écartée » car son regard dérange. Il rend les autres mal à l’aise.
Quand elle est a giseh, et qu’elle se tient droite face au profil ouest du sphinx, son œil droit voit la patte avant droite de la créature et son œil gauche contemple une pyramide.
Ces yeux qui ne regardent pas dans la même direction, les autres trouvent ça bizarre…ils disent qu’elle ne peut pas voir, ou pas correctement, que son regard est biaisé et par extension sa perception du monde aussi…ils pensent qu’elle ne voit pas la vérité.
Moi je trouve que c’est ça qui est étrange, c’est ça qui me met mal à l’aise mais bon….

Alors peu à peu…elle s’est retrouvée seule, même Osiris l’a délaissée, trop occupé à faire partie de la mythologie.
Son seul ami était le vieux jardinier de son père. Lui, il trouvait ça plutôt utile d’avoir une jeune amie qui regarde les choses autrement. Elle avait l’étrange faculté d’observer une limace s’approchant lentement d’une laitue d’un œil et de guetter les oiseaux voulant manger des cerises de l’autre.
Le vieux jardinier disait qu’elle avait un pouvoir. Le cyclope était à plaindre, pas elle, celui qui possèderait un troisième œil l’envierait tout de même, sans aucuns doutes.
Ils riaient beaucoup tous les deux.
Elle était capable de toutes les facéties, et de toutes les singeries possibles et capable d’être toute calme, élégante, belle dans sa grandeur de femme, ayant les gestes les plus doux et raffinés.
Et parfois elles s’amusait à loucher.
Elle louchait a l’envers. Ses yeux venaient se fixer au centre de leurs orbites et regardaient droit devant eux. Au regard du chanceux qui se trouvait en face s’offrait alors le plus beau des cadeaux. Une âme toute pleine, concentrée dans ces deux pupilles, absolue, une connection unique.

Le vieux jardinier, ça le faisait sourire rien que d’y penser. Il était bien plus riche que tous les pharaons de tous les continents réunis car il était le seul à connaître ce trésor.

 

erwan tout court.

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Les Oiseaux Dans Mon Ventre.

Une journée brûlante est passée sur ma maison. Moi, dedans, bel et bien vivant, je bouillonnais.
Je n’avais pas dormi depuis des lunes.
L’odeur du café qui passe m’avait déjà plus que réveillé. Aussi, quand le liquide ébène glissa de toute son amertume le long de mon œsophage, l’univers de Camille emplissait gentiment ma
conscience, réveillant et stimulant un à un mes neurones.
Je me remplissais de toutes parts, mes cinq sens aiguisés, en alerte, débordants.

Le soleil démontrait sa puissance sur les ardoises de ma toiture; Moi, j’étais au frais. Je sortais me faire croquer par lui de temps à autres, plus ou moins longtemps; J’ai joué à cache-cache.
Quelque part, petit effronté que je suis, je le narguais.
J’étais libre.
Libre d’aller et venir, de le contempler, de m’y rechauffer, de le devancer autant que de lui survivre.
Ce pauvre grand soleil n’est que ce qu’il est, un rayonnement; Condamné à un seul état, à une seule action. Condamné chaque jour à se faire tourner autour.

La tête emplit de musique, m’étant préparé une petite cigarette maison (divin mélange d’un tabac blond ordinaire et d’une herbe amicale des plus fameuses), je me suis mis à bricoler un des petits bout de vie que j’affectionne tant. Le temps de la réflexion, de l’expression, le temps des créations.
Ces moments où l’on chante, on joue, en pensant à soi, à rien et aux autres.
Quand les idées débordent du cerveau et que les mots remplissent les feuilles.

Cahiers ouverts, crayons étalés, un plateau, une fourchette, un couteau, une grande cuillère, un pot à sucre vide, une théière de la veille, un pot de tabac, un cendrier débordant, tel était le terrain de jeu.
Comme toujours, pour que les idées viennent, je divague. Je me laisse aller à rêver entre quelques chœurs qui accompagnent la musique. Je pense à ce qui m’anime, j’essaie d’en ressentir la texture. Et puis, je pense à rien.
Et puis, alors, me vient cette sensation, et je comprends soudain cette métaphore lue récemment dans un roman, cette sensation que sont les oiseaux dans mon ventre.

Les oiseaux dans le ventre, c’est la même sensation que le trac mais en positif.
On se sent fébrile, dans un état presque second, on transpire, les mains sont moites mais ça bouillonne en dedans.
On irradie.
Et, souvent, dans ces états de grâce, la vie nous sourit. Tout nous réussit.
Les bons mots, les beaux accords, les beaux ouvrages, les belles idées, les beaux ébats…
Cela nous arrive à tous.
Il faut savoir en profiter quand les oiseaux arrivent et puis il faut savoir les faire venir. Ensuite, il faut les entendre chanter. Et, le plus souvent, il faut les croire.
La vérité sort du bec des oiseaux dans les ventres.

Ces oiseaux me donnent soif.
J’ai envie d’une grande bouteille de bière fraîche. Hors de question d’aller fréquenter les automates dans les magasins aujourd’hui, il est trop tôt pour le calva, je me ressert un café.
Je ressort narguer le soleil un petit peu et je rigole car il est toujours aussi stoïque.
Me vient l’idée que le soleil était un peu comme une grosse méduse immobile.
Trois albums de Camille se sont succédés, son dernier album s’achève, je rentre changer de disque.

Sur la table, ce nouveau carnet est ouvert. Je me rend compte que j’ai déjà pas mal gribouillé. J’y jette un coup d’œil.
Ce n’est pas spécialement beau mais ça me plait. Mon doigt effleure une pile de disques et c’est João Gilberto qui s’apprête à m’accompagner pendant que je barbouillerai à nouveau ce carnet, tandis que j’infuserai.
Sacré Gilberto ! Fidèle compagnon de toutes les circonstances.

« É pau, é perdra, é o fim do caminho,
Éum resto de toco, é um pouco sozinho,
É um caco de vidro, é a vida é o sol,
É a noite é a morte, é um laço, é o anzol
…. »

La force tranquille.
Un rythme doux mais suffisamment chaloupé et saccadé pour nous maintenir sur le qui-vive, détendu mais vif.
Des harmonies subtiles, savante alchimie de l’inné, la simplicité épousant la spontanéité dans une cérémonie hippie au rituels vaudous. Enfin, cette voix, presque timide. Ce chant te parle comme un ami bienveillant. Il est serein et plein d’amour. Avec lui, les énergies circulent, le souffle se cale sur le balançao, le cœur l’imite.
João Gilberto est , tout comme Louis Armstrong, un rayon de soleil incommensurable.

La première double-page de mon petit carnet est rempli.
Un chef-d’œuvre typique de mes piètres compétences de faiseur d’images stylographiées. Mais le cœur y étais, le cœur y est, comme toujours, alors, je l’aime ce dessin. Je le regarde. Je repense au carnet, à la vie qu’il va mener. Je pense à la personne avec qui je le partagerai. Ce carnet est un poème plein de promesses. Il sent le jasmin et la fleur d’oranger. Je fusillerais sur le champs quiconque oserait prétendre sentir l’odeur du papier neuf.

La journée à déjà bien avancée, mais le soleil est toujours de plomb. Tout, dehors, est fixe presque comme figé.
Il n’y a que le bruit des grillons et le chant des oiseaux pour me rappeler que tout fourmille, partout, tout le temps.
Surtout les oiseaux.
Ceux du ciel comme ceux de l’estomac.
Ça pépie du dedans, j’ai faim !
Je ne sais pas combien ils peuvent être à se blottir là mais ils doivent être une sacrée nichée. Et bien qu’ils pépient !
Je m’en remet, dès lors, à leur musique, leurs vagabondages; Je suivrai leurs inclinaisons.

Je ne suis qu’un homme après tout.
Dans ce monde il faut parfois se laisser faire. De toutes façons, y’a rien d’autre à faire: tourner avec la terre.
Tourner avec la terre, flirter avec la lune.
Flotter, remonter la pesanteur, trouver l’apesanteur et voler. Zigzaguer entre les cumulonimbus, éviter les enclumes, et voir où nait la foudre, puis plonger.
Plonger au plus profond des abysses, là où vivent les animaux translucides, les êtres de cristal. Et savourer un peu de la victoire qu’ils emportent sur l’obscurité.

Ne rien lâcher. Persévérer. Maintenir le cap.

Les utopies sont pour ceux qui manquent de courage et de patience.
On voulait quoi ? Au fond, nous, les paumés de la route parallèle, on voulait quoi ?
Je veux savourer l’essence des choses et débusquer les âmes épaisses. Débusquer les âmes épaisses et transpirer avec elles.
Au milieu de la mondanité et de son réseau utilitaire, de tous ces sourires convenus, je m’arrête. Ben, ouais….on voulait quoi ?
Bonjour, bonjour…boulot, boulot…moi ça va, toi ça va…
Où sont les êtres débordants, où sont les conversations nourrissantes ?
Où sont les regards profonds et les échanges de bulles ?

Ce soleil m’a fatigué mine de rien. Je m’en aperçoit à présent qu’il s’est levé pour les autres, car la fraîcheur qui me saisit me fait du bien. Mes yeux ne plissent plus d’aucunes façons. Les muscles de mon visage sont détendus.
Dans ma tête, je vois des couvertures de livres. Je vois des paysages. Je cherche les âmes épaisses et je vois ceux que j’aime.
Je voudrais pouvoir les toucher.

Dehors, la lune est couchée sur un câble électrique. Il s’en faut de peu qu’un chat vienne la rejoindre et fasse rouler cette grosse pelote. Il ne doit pas être loin, les grillons se sont tus.

Depuis quand ce four à pain n’a pas vu une miche ? C’est triste que l’on condamne ces petite monuments car ils sont de ceux qui nourrissent. Le Panthéon n’a jamais nourri, ni le corps, ni le cœur de personne. Le Père Lachaise nourrit au moins les vers, mais le Panthéon….Je l’échangerais contre un croissant au beurre.
Pffff, les imbéciles…
Il ne manquerait plus que l’on recouvre la terre de mon jardin de gravier de granit rose.
Il me faut une musique inaudible, ou alors, plus de musique du tout. « En l’an deux mille, plus d’musique ! » Disait Ferré.
« Et pourtant, c’était beau… »
Bien sûr que c’était beau.

La mélodie fine, les âmes épaisses, l’attention au corps, l’attention des corps, la poésie, le fil. Il y a des choses qui collent au corps. Des choses qui l’imprègnent, lui donnent une texture. Des choses qui lui donnent un rythme. Le plus souvent, ça te vernit l’âme au passage, te galvanise le cœur.
Une amie très chère ma rappelé l’un de ces moments il y a peu. Elle y a fait allusion en ces termes:  » on a fait des cocktails et des grosses bouffes, on a enregistré un album et puis on a sauté en parachute. » C’est marrant, bien que ces deux temps forts aient été distants d’au moins deux semaines, ils ont été associés comme une sorte d’énergie créatrice continue. Quoi qu’il en soit, ce ou ces moments fut ou furent fou(s). On a fait des cocktails en tous genres, on a ri, bien mangé, fait un disque les mains dans les poches de la voisine. Une semaine dingue. Et, on a sauté en parachute. Ce jour là, je fut le seul à ne pas sauter. J’étais fauché a l’époque.
Cependant, une boule de feu a irradié mon estomac durant toute la montée et, comme une poussée d’adrénaline, elle m’a accompagné jusqu’aux atterrissages.
Ce jour là, je n’ai pas sauté.
Pourtant, depuis, chaque jour, je saute en parachute.

La nuit est tombé jusqu’au sol à présent.
Cela fait longtemps que João Gilberto a cessé de chanter. Je suis heureux dans ce calme. Je pense à cette histoire de parachute. Je pense aux âmes épaisses. Je pense à mon amie, où est-elle ? Notre poésie est comme suspendue. Je pense à tous ces oiseaux dans mon ventre.
Je suis content car ils chantent.

erwan tout court.

Texte écrit entre les 11 et 15 juillet 2013.

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